Mot de la direction et mot de la commissaire


Mot de la direction

Lynda Baril et Audrey Labrie

La 8e Biennale nationale de sculpture contemporaine (BNSC) présente les œuvres d’artistes professionnels nationaux et internationaux, qui se déploient en 2018 sous le thème Trajectoire des sens – Art et science.


Pour cette édition, l’avancée technologique a amené le comité d’orientation artistique et de sélection à cibler une thématique, des artistes et des œuvres qui donnent l’occasion au visiteur « de voyager entre matériel et immatériel, tangible et intangible, mobile et immobile, visible et invisible, faisant jaillir des sentiments d’exaltation et d’enivrement propice à la création de nouvelles trajectoires de sens, d’affects et de poésie ».


Au fil du temps, plusieurs artistes ont joué un rôle important dans la progression de l’art et de l’esprit scientifique. Ainsi, Léonard de Vinci a mené des expériences et fait la démonstration de phénomènes touchant entre autres la sculpture, la science, l’architecture et la philosophie. À l’instar de l’évolution des nouvelles technologies, les artistes invités à la 8e Biennale explorent ces avenues et nous proposent des projets de recherche où la matière est transformée physiquement ou virtuellement, aux frontières du low-tech et du high-tech.


La Biennale, c’est aussi une cinquantaine d’artistes qui gravitent autour d’une programmation riche d’activités – table ronde, conférences, événement satellite, expositions parallèles, ateliers de sensibilisation – où convergent à la fois l’expérience, le partage et l’échange entre artistes, partenaires et public.


Fière de son parcours, des partenariats établis et des liens tissés avec la collectivité depuis de nombreuses années, chaque BNSC se renouvelle et évoque la complexité, le croisement et le décloisonnement que peuvent représenter aujourd’hui les démarches en sculpture actuelle. Cette année, l’événement satellite s’étend davantage sur le territoire avec une participation interactive plus importante qui touche des publics différents d’une ville à l’autre.


Tous et toutes sont donc conviés à découvrir des œuvres sculpturales à la croisée des disciplines artistiques, où le savoir-faire traditionnel, la matière et l’objet sont animés ou détournés par la cinétique, la robotique, le numérique et le travail sonore. Autrement dit, des dispositifs d’apparence low-tech sont mis en valeur par des éléments technologiques issus de recherches high-tech, pendant que d’autres technologies numériques provoquent immersion et interactivité. Bref, la sculpture s’éclate au profit d’un art transdisciplinaire !




Mot de la commissaire

Émilie Granjon, Directrice de CIRCA art actuel

Membre du comité d’orientation artistique et de sélection de la BNSC 2018



Trajectoire des sens – Art et science

L’artiste explore la matière, physique ou virtuelle, dans des espaces déterminés ou indéterminés, jusqu’à atteindre et même dépasser les limites du perçu. Comment la sculpture évolue-t-elle dans un tel environnement et comment les artistes explorent-ils le rapport de l’art et de la science pour proposer des hypothèses et des pistes de recherches toujours plus surprenantes ?


C’est dans un laboratoire de recherche à la croisée de l’art et de la science que les artistes de la 8e Biennale nationale de sculpture contemporaine conçoivent des œuvres déstabilisantes qui repoussent les limites de la sculpture. Au contact de ces œuvres, nos espaces sensoriels sont mis en tension, notre perception est déjouée et notre cognition, flouée. Ainsi le vertige des sens se conjugue-t-il au vertige du sens.

Le second souffle de la matière


Au commencement fut la poussière. C’est à partir d’elle qu’advint la forme, puis le corps, avant de retourner à l’état de poussière. Engagée dans un cycle de (dé)génération, cette infime particule contient un potentiel de transformation indéniable. Mais il arrive que cette « matière résiduelle ‘fatiguée’ [se trouve] à la fin d’un cycle utilitaire ». C’est le cas de la fine poussière issue du recyclage de verre, matière de prédilection d’Alice Jarry. Dans Dust Agitator, l’artiste met pourtant en question le potentiel de ce déchet. Sous cloches, des installations cinétiques donnent à voir les propriétés volatiles et sédimentaires de cette fine particule. L’artiste brouille les pistes et la vision en tirant ce résidu inerte de sa banalité. Sortir du banal, c’est aussi le jeu auquel se prête José Luis Torres en convoquant des stratégies de détournement de l'objet. Son projet Errances nous trompe autant qu'il nous fascine. Les éléments sciemment agencés ci et là constituent une cartographique imaginaire dans laquelle le mobilier urbain soulève les montagnes, au sens propre comme au sens figuré. Le jeu d'échelle proposé par l'artiste rend accessible. Baignant dans un univers de références scientifiques, l'œuvre crée « un espace d'interrogations sur une réalité migratoire dans laquelle le déplacement appelle la fragilité (et) l'instabilité ». Le travail de Diane Landry introduit également une zone de flottement perceptivo-cognitive. L’artiste conçoit des installations sculpturales qui magnifient la matière recyclée et offrent une perspective inattendue au caractère banal des objets. Tandis que Chute revisite le concept d’hydro-énergie à partir de 60 folioscopes motorisés, Le nième continent donne à voir un ensemble de microcosmes à l’intérieur desquels flotte une bouteille en plastique. Le clin d’œil au tristement célèbre 7e continent est indéniable ! Une structure cerclée oscille autour de chaque bouteille grâce à un mécanisme dont l’apparente simplicité cache une maîtrise technique et technologique incontestable. Ce mouvement de bascule crée une cadence hypnotique qui fige nos sens.


Revisiter la matière par une phénoménologie du son

Dans Sewing Machine Orchestra, de Martin Messier, pas question d’hypnose ! Douze vieilles machines à coudre domestiques disposées les unes à côté des autres s’engagent dans une composition sonore irréelle. Le rythme, d’abord lent, s’accélère. La chorégraphie musicale entièrement créée par ordinateur et amplifiée par microphones s’accompagne d’une programmation lumineuse saccadée. Le tout produit un conflit perceptivo-cognitif qui engage les sens dans des trajectoires opposées. Dans Asservissements, de Jean-Pierre Gauthier, la déstabilisation perceptive provient d’une orchestration spatiale instrumentalisée par des archets robotisés reliés entre eux par des fils métalliques curvilignes. Cette mise en espace surprend, puis intrigue ! Si Messier et Gauthier utilisent le potentiel musical des objets, le duo Béchard Hudon met l'accent sur la vibration, notamment la vibration d’objets a priori dénués de potentiel sonore. Avec La chute des potentiels, la matérialité des objets se trouve révélée grâce à un ballet mécanique composé de cannes à pêche. Dressées en cercle, ces perches tiennent au bout de leur ligne un appât déroutant – des moteurs de téléphones cellulaires – disposé à l’intérieur d’objets en verre facilement reconnaissables (pots, vases, etc.). Ces appâts nous leurrent en créant une composition vibratoire à la fois contemplative et électrisante. La vibration, le frottement ou encore la friction sont autant de phénomènes sonores que Caroline Gagné cherche à exploiter dans son installation. L’artiste, qui emprunte le titre de son œuvre au proverbe africain « Quand un arbre tombe, on l’entend ; quand la forêt pousse, pas un bruit », évoque le paradoxe de la nature parfois silencieuse, parfois bruyante. Des formes découpées en métal représentant ici la cime d’un arbre, là un escalier de secours sont déposées sur une armature. Un dispositif lumineux projette au sol leurs ombres, créant un environnement presque immersif. Un son subtil se laisse entendre. Ce son, c’est celui de la nature qui, habituellement inaudible, se matérialise par des points de friction ou de tremblement, des points de contact inattendus, comme la branche d’arbre qui vient chatouiller ou effleurer la surface d’un escalier de secours. La subtilité de l’immersion invite nos sens dans une contemplation sereine.


Stimuler le vivant

Chez d’autres artistes, l’intérêt pour les phénomènes naturels trouve des pistes fécondes dans l’étude du vivant, par le biais notamment de la création d’écosystèmes singuliers. Le projet Insurrections végétales de Giorgia Volpe est pensé comme un jardin nomade installé dans une roulotte. Le rose fluorescent qui émane des fenêtres attire notre œil. Quel écosystème peut dégager une telle couleur ? Aux portes de la fiction, l’artifice côtoie la nature. Dans cet univers presque irréel, les plantes continuent à se développer. C’est dire leur capacité d’adaptation ! Annie Thibault l’expérimente également dans une réflexion portant sur la culture fongique. La Chambre des cultures, déviance et survivance Forêt et Candélabre, se présente comme une série d’installations desquelles émergent quantité de champignons en croissance. Sous les bâches transparentes, qui semblent autant habiller les sculptures qu’accentuer l’effet thermique propice à leur développement, la vie se déploie ; elle prolifère à la manière des systèmes d’interconnectivité écologique. L’allure à la fois élégante et fantomatique des sculptures dote cette forêt fongique d’une forme d’étrangeté et de majesté.


Traduire pour magnifier la nature

Comment magnifier les éléments de la nature dans un contexte de catastrophe naturelle ? En traduisant les données scientifiques décrivant chaque phénomène au moyen de l’expression artistique. Avec The Burden of Every Drop, Nathalie Miebach interprète les données d’orages violents et d’ouragans dans un langage sculptural intrigant. D’emblée, notre regard est saisi par la vivacité chromatique. La saturation des couleurs va jusqu’à nous empêcher de voir chaque détail des sculptures. Mais l'œil s’adapte, puis scrute l’œuvre pour découvrir des compositions complexes élaborées avec ordre et rigueur selon un maillage dense d’objets et de fibres. Le paradoxe est vertigineux puisque fondamentalement l’œuvre exprime le chaos. Dans le travail de Pierre Landry et de Matthew Shlian, le chaos cède sa place au mouvement. La rigueur et la méthode demeurent au rendez-vous, mais pour cette fois s’inspirer de principes scientifiques que les deux artistes transposent dans une proposition artistique savoureuse. C’est avec les formes géométriques que Pierre Landry convoque les principes de base de la science. Alors que l’agencement de triangles et de rectangles détermine la vectorialité de l’œuvre, donc prennent en charge les tensions entre les formes pour amorcer l’idée de mouvement, les lignes obliques intégrées auxdites formes complètent cet effet. La lumière quant à elle devient un indice de profondeur. Chez Matthew Shlian, la mise en volume et en mouvement est assurée par un travail méticuleux du papier. Tandis que de petites constructions pyramidales en papier créent le mouvement dans The Night Before the Cup Walked, le façonnage du papier donne le vertige dans The Process Series Set. En filant la métaphore du pli, l’artiste transfigure les principes scientifiques avec ingéniosité et délicatesse.


Recontextualiser le mythe du progrès

Et que dire du mythe du progrès sinon qu’il est tributaire de la notion de performance et de croissance ? Brandon Vickerd et David Clark abordent la course au progrès dans une démarche critique. Le réseau d’objets et d’images hétéroclites qui composent l’installation The Nine Lives of Schrödinger’s Cat de David Clark dessine une narration complexe sur fond « d’explosions, de nuages et de complicité de la science dans l’industrialisation de la guerre ». La confrontation est grinçante, la sensation étourdissante. Le choc, quant à lui, est littéral dans Challenger de Brandon Vickerd. La réplique de la trappe d’évacuation de la navette spatiale de la NASA venant heurter une boîte aux lettres rappelle que le rêve scientifique a un prix. Impondérable du progrès, l’échec semble être un mal nécessaire. Il n’en demeure pas moins brutal. Le souvenir de l’échec laisse un goût amer dans l’imaginaire collectif. Chez Louise Viger, ce sont des souvenirs beaucoup plus doux qui sont convoqués. Les mannequins de bois, dont la forme n’est pas sans rappeler celle des mannequins utilisés dans les essais de collision, s’humanisent. L’un repose sur l’autre dans un tendre abandon. Situés dans les combles, tous deux semblent se réfugier dans l’intime et la mémoire. Dans ce lieu de tous les possibles, grand pourvoyeur de fantasmes, les deux mannequins se laissent aller aux douces rêveries de l’imaginaire. Ainsi l’art et la science continuent-ils dans un dialogue fécond de ravir nos sens !



1. Extrait tiré du texte de présentation d’Alice Jarry.

2. Extrait tiré du texte de présentation de José Luis Torres.

3. Extrait tiré du texte de présentation de David Clark.

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